La dualité des pouvoirs entre le chef de l’État et le chef du Gouvernement

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Dans le système politique sénégalais, — lorsqu’elle existe — pose la question de l’équilibre institutionnel et de la légitimité politique. Même dans une configuration où le Premier ministre disposerait d’une majorité parlementaire, il demeure que la Constitution et la pratique institutionnelle confèrent au Président de la République un rôle structurant, pivot. Il en résulte qu’un véritable affrontement institutionnel à court ou moyen terme entre les deux têtes de l’exécutif paraît peu probable, voire institutionnellement suicidaire pour le Premier ministre.
Nous verrons d’abord les bases constitutionnelles, puis les implications politiques, et enfin pourquoi, dans la pratique, le Président détient « les cartes ».

1. Fondements constitutionnels

1.1 Le régime clairement présidentiel

La Constitution sénégalaise qualifie le régime comme une « république » dans laquelle le Président de la République incarne une autorité forte. Conformément à l’article 42 (texte de 2009) : « Le Président de la République … détermine la politique de la Nation. Il préside le Conseil des ministres. »
Par ailleurs, la doctrine indique que « le pouvoir exécutif au Sénégal est concentré dans les mains du président ».

1.2 Le rôle du Premier ministre et ses limites

Selon l’article 57 (2009) : « Le Premier ministre a l’administration à sa disposition… Il assure l’exécution des lois et dispose du pouvoir réglementaire sous réserve des dispositions de l’article 43. »
Mais encore, l’article 49 stipule que « Le Président de la République nomme le Premier ministre et met fin à ses fonctions. Sur proposition du Premier ministre, il nomme les ministres, fixe leurs attributions et met fin à leurs fonctions. »
Ce mécanisme souligne la dépendance du Gouvernement vis-à-vis du Président.

1.3 Le contrôle de l’Assemblée nationale

Le Premier ministre doit faire devant l’Assemblée nationale une déclaration de politique générale après sa nomination, et un vote de confiance peut intervenir.
Mais cela ne suffit pas à renverser la domination effective du Président, car la Constitution n’établit pas pour le Parlement un pouvoir de contrôle ou d’initiative équivalent à celui du chef de l’État dans le domaine exécutif.

2. Conséquences politiques : pourquoi le Président « a les cartes »

2.1 Une nomination et révocation à sa main

Puisque le Président nomme et peut révoquer le Premier ministre et les ministres sur proposition de celui-ci, le Premier ministre ne dispose pas d’une base d’autonomie institutionnelle forte. Si un bras de fer était engagé, le Président pourrait aisément user de la menace de révocation ou de remaniement.

2.2 La légitimité présidentielle

Le Président est élu au suffrage universel direct, lui conférant une légitimité politique très forte. En revanche, le Premier ministre est nommé et n’est pas directement responsable devant l’électorat. Cette asymétrie renforce la position du Président dans toute confrontation.

2.3 Le contrôle de l’agenda institutionnel et réglementaire

Le président préside le Conseil des ministres, dispose de pouvoirs de signature des décrets, peut même déléguer certains pouvoirs.
Ainsi, il peut orienter l’exécutif selon ses priorités, ce qui limite la marge de manœuvre réelle du Premier ministre.

3. Pourquoi la « dualité » au sommet de l’État ne peut pas perdurer

3.1 Risque d’implosion politique

Lorsque le Premier ministre installé procède à un bras de fer avec le Président — par exemple en revendiquant l’indépendance de l’action gouvernementale — cela crée une crise institutionnelle : qui fixe la politique ? Qui détient la légitimité ? Cela génère souvent blocage, conflit, paralysie.
Et, dans le contexte sénégalais, où le président dispose des leviers d’ajustement, la dualité

se résout en faveur de celui-ci.

3.2 Le temps joue pour le Président

Si le Président adopte une posture de patience stratégique, il peut laisser faire la majorité parlementaire, voir le Premier ministre s’appuyer sur elle, mais sans jamais perdre son contrôle sur les leviers constitutionnels. À terme, la majorité parlementaire peut changer, ou le président peut dissoudre l’Assemblée (dans les conditions le permettant). Le Premier ministre dépend de cette majorité et de la confiance présidentielle.

3.3 Le besoin de cohérence exécutive

Dans un régime où l’exécutif doit parler d’une seule voix — pour l’administration, les relations internationales, la défense — une dualité prolongée mine la gouvernance. Le Président, en tant que chef de l’État, porte cette cohérence. Le Premier ministre ne peut se permettre de s’engager dans un blocage.
Donc, politiquement, la dualité est insoutenable à moyen terme : elle cède soit à une domination du Premier ministre (rarement possible ici), soit — et plus vraisemblablement — à une prééminence du Président.

Conclusion

L’ hypothèse — que le Premier ministre, même avec une majorité, ne peut « faire un bras de fer » avec le Président — est fondée : la Constitution sénégalaise organise un régime où le Président est institutionnellement placé en position de force. Politique­ment, cette position est renforcée par la légitimité présidentielle, le contrôle des nominations, et les leviers d’action de l’exécutif.
Si le Président demeure patient, il est effectivement celui qui « a les cartes en main ». Le Premier ministre a certes une marge de manœuvre, mais il se trouve à la fois dépendant et vulnérable.

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