Et si les véritables pères fondateurs du Sénégal n’étaient pas seulement politiques ?

La notion de «pères fondateurs» occupe une place centrale dans le discours juridique et politique relatif à la naissance des Etats modernes. Au Sénégal, cette expression renvoie classiquement aux acteurs de l’indépendance, aux artisans de la Constitution et aux figures ayant structuré les premières institutions républicaines. On parle ainsi de pères fondateurs en référence aux institutions, à la Constitution, aux dates historiques. Cette approche, bien que juridiquement fondée, demeure partielle dès lors qu’elle ignore une dimension essentielle de la construction nationale : la formation préalable et continue des consciences collectives. Mais, à mon sens, un père fondateur est avant tout celui qui a su instaurer des valeurs capables de tenir une Nation dans le temps. Réduire les pères fondateurs aux seuls acteurs politiques revient à occulter l’apport décisif de guides spirituels dont l’influence a façonné les consciences bien avant l’édification de l’Etat moderne.
En effet, un Etat ne se maintient pas uniquement par la normativité juridique, mais aussi par un socle de valeurs partagées, intériorisées par les citoyens et transmises au fil des générations. Or ce socle préexiste souvent à l’Etat lui-même. Dans le cas du Sénégal, il trouve une source déterminante dans l’œuvre de grandes figures spirituelles et religieuses dont l’influence a profondément structuré la société bien avant l’avènement de l’ordre constitutionnel moderne.
Cette contribution se propose ainsi de revisiter la notion de «pères fondateurs» à l’aune d’une lecture élargie, intégrant l’apport décisif de ces bâtisseurs spirituels à la stabilité sociale, à la paix civile et à la cohésion nationale.
En théorie juridique, l’Etat repose sur trois éléments constitutifs : un territoire, une population et un pouvoir politique organisé. Toutefois, cette définition classique ne rend pas compte de la dynamique interne qui permet à ces éléments de fonctionner harmonieusement. La population n’est pas une simple addition d’individus ; elle constitue un corps social animé par des valeurs, des normes informelles et une certaine conception du vivre-ensemble.
Avant même la colonisation, puis durant celle-ci, les sociétés sénégalaises se sont structurées autour de référents spirituels jouant un rôle normatif réel, bien que non codifié. Ces référents ont produit des règles de conduite, des mécanismes de régulation sociale et une éthique collective qui ont, de fait, préparé le terrain à l’émergence ultérieure de l’Etat moderne.
Cette lecture élargie de l’histoire nationale invite à porter l’attention particulière sur des figures spirituelles majeures dont l’œuvre, par sa portée morale, éducative et sociale, a durablement contribué à la construction du Sénégal. Parmi ces auteurs, on peut citer :

Cheikh Ibrahima Niass : l’universalité du savoir
Cheikh Ibrahima niass, dit Baye Niass, a inscrit le Sénégal dans une dynamique spirituelle et intellectuelle transnationale. En démocratisant l’accès au savoir religieux, il a contribué à faire du Sénégal un centre de rayonnement spirituel en Afrique et au-delà. Cette ouverture universelle renforce l’idée selon laquelle le savoir constitue un bien public, essentiel à la consolidation de toute société. Elle rejoint, par ailleurs, les exigences contemporaines en matière d’éducation et de formation citoyenne ;

Cheikh Ahmadou Bamba : une résistance normative non violente
Cheikh Ahmadou Bamba, dit Serigne Touba, représente une figure singulière de résistance à l’oppression coloniale. A rebours des modèles insurrectionnels, il a opposé au pouvoir colonial une résistance fondée sur l’éthique, le travail et la paix. Le Mouridisme a institué une véritable normativité sociale parallèle, dans laquelle le travail devient une obligation morale et la patience une vertu cardinale. Cette structuration a produit des effets durables sur l’économie, la discipline sociale et la conception sénégalaise de l’autorité. Sur le plan juridique, cette expérience démontre que l’ordre social peut être stabilisé par des normes non étatiques, pourvu qu’elles soient légitimes, intériorisées et transmises ;

El Hadji Malick Sy : savoir, tolérance et discipline intellectuelle
Avec El Hadji Malick Sy, l’islam sénégalais s’est affirmé comme un islam de savoir et de mesure. Son action éducative a permis la formation d’élites religieuses et intellectuelles conscientes de la nécessité d’articuler foi, raison et tolérance. Dans un contexte contemporain marqué par la radicalisation et la conflictualité identitaire, cet héritage apparaît comme un pilier de la paix sociale. Il rappelle que la religion, loin d’être un facteur de désordre, peut constituer un instrument de stabilisation normative ;

Mame Limamou Laye : fondation spirituelle et dignité communautaire
Toute réflexion sur les fondements spirituels du Sénégal doit accorder une place centrale à Mame Limamou Laye, fondateur de la communauté layenne. Son message s’inscrit dans un contexte de bouleversement profond marqué par la domination coloniale et la fragilisation des structures sociales traditionnelles. A travers une réaffirmation de la dignité humaine, de l’égalité entre les croyants et de la responsabilité individuelle, Mame Limamou Laye a posé les bases d’un ordre moral apte à préserver la cohésion communautaire sans recours à la violence. Son œuvre a contribué à structurer un espace social discipliné, fondé sur l’obéissance morale, la solidarité et la paix. Cette contribution, bien que rarement intégrée aux analyses juridiques classiques, constitue une véritable fondation sociale, sans laquelle l’adhésion ultérieure à l’ordre étatique aurait été plus fragile.
Autour de ces grandes figures gravitent d’innombrables acteurs anonymes : maîtres coraniques, guides communautaires, éducateurs informels. Leur rôle dans la transmission quotidienne des valeurs morales et sociales est fondamental. Sans ces relais, les enseignements des grands guides n’auraient pu irriguer durablement la société. Ils constituent la charpente invisible de l’ordre social sénégalais.
En considérant les choses sous cet angle, j’interpelle l’Etat du Sénégal, nos décideurs politiques, mais surtout les ministres concernés, à savoir le ministre de l’Education nationale, Mous­tapha Mamba Guirassy, et le Pr Daouda Ngom, ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, pour dire ceci : à l’heure où le Sénégal fait face à des défis majeurs (crise des valeurs, fragilisation de l’autorité morale et tensions sociales), il devient impératif de repenser la place de cet héritage dans les politiques publiques. L’intégration effective de ces valeurs dans les programmes éducatifs et universitaires ne saurait être assimilée à une remise en cause de la laïcité. Elle relève plutôt d’une reconnaissance lucide des fondements sociologiques de l’Etat sénégalais. Reconnaître les pères fondateurs spirituels du Sénégal ne revient pas à opposer religion et République, mais à admettre que celle-ci s’est construite sur un terreau moral préexistant. Ignorer ce fait, c’est fragiliser l’édifice institutionnel.
Un Sénégal fort est un Sénégal qui assume toute son histoire, dans sa complexité, sa profondeur et sa richesse.

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