
Je comprends pourquoi des malédictions comme celle qui a frappé le Peuple de Noé n’ont plus cours. Ce n’est pas parce que l’humanité n’est plus pécheresse, c’est parce qu’il y a tellement de progrès, à la fois démographiques et technologiques, que les causes de notre perdition sont désormais imminentes à nos actions. Dieu est vraiment Sage et Juste : alors qu’ils n’ont pas fini d’insulter nos guides religieux pour leur attitude de réserve et de scepticisme face à l’engeance, un des leurs vient de faire une déclaration à la limite blasphématoire. Il y a parfois un peu d’ironie dans les sentences divines. Je suis sûr qu’aucun des opposants de ce régime ne va proférer le moindre propos irrévérencieux contre cet homme.
Serigne Touba et El Hadji Malick Sy étant représentés sur terre par des guides qui ont, à plusieurs reprises, prouvé leur leadership et leur ancrage dans la formation spirituelle et morale des citoyens, la réponse aux déclarations de ce monsieur est contenue dans leur attitude. Nous préférons les directives et recommandations de ces dignes héritiers de leurs pères aux postulats (somme toute oniriques) d’autrui, serait-il investi de pouvoir noétique exceptionnel. Dans l’introduction de son livre De la beauté comme violence (p.43), Michel Lacroix fait ce portrait du désir sacré de pureté qui brûle tout fasciste, et qui peut aider à faire comprendre la sanctification malhabile de Sonko :
«… le fascisme se caractérise en effet par un effacement, une négation radicale des frontières entre érotisme, esthétique, politique et religion. Dans l’optique du fascisme, ces dimensions distinctes de la vie humaine doivent ultimement se fondre et se confondre avec lui. Le fascisme doit être, totalement, absolument, incarnation de beauté, d’érotisme, de sacré. Voilà pourquoi, à un niveau fondamental, l’esthétique résume et résorbe en elle l’intégralité du fascisme. Voilà pourquoi tout, du fascisme, naît de l’esthétique ou y aboutit.»
Faire un rapprochement entre un leader politique et nos saints, prétendre qu’ils béniraient son action, c’est chercher à esthétiser le laid, à convertir le dirty en or, comme prétendaient le faire les alchimistes. Ce qui est en jeu, c’est la dissolution du sentiment religieux, de la totalité de l’amour (car pour le fascisme, il n’est pas question qu’autre chose soit digne d’être aimée à côté du maître) et du beau dans la personne du leader charismatique. C’est évidemment une tentative vouée à l’échec dans ce pays, du moins pour le moment.
Ce qui est sûr, c’est qu’il y a des disciples, de ces deux confréries qui sont d’une pureté, d’une véracité et d’un engagement social tels que personne n’a besoin qu’on lui rappelle que ce sont de purs talibés. Les fondateurs de ces confréries ne sont pas n’importe qui. Qu’ils agréent les œuvres ordinaires et même douteuses d’un homme politique est plus utopique que de les voir agréer celles de leurs disciples qui ont agrandi et fortifié leur confrérie.
Mais ce qui est en jeu est encore plus sournois : nos confréries, qui sont notre particularité dans la vaste famille qu’est la Oumah, dérangent. C’est de tous les côtés, y compris de l’intérieur, que le feu sera attisé. Or, la meilleure arme contre la religion est la désacralisation. Qui est assez aveugle pour ne pas s’apercevoir que les déclarations sur la libération des musulmans sénégalais étaient l’écho incongru d’un projet longtemps nourri, mais toujours voué à l’échec ? En déplaçant le sacré du religieux vers le politique, on commence une entreprise sournoise de dé-sécularisation du spirituel. Si les guides religieux sont ordinaires, pourquoi les orgies et crimes des politiciens devraient-ils être jugés sur le plan moral ?
Serigne Touba et Seydi Hadji Malick n’ont pas échoué. Or, ce serait un échec que des hommes politiques, des citoyens parmi leurs disciples, ne soient pas dignes de leur agrément. Des disciples pauvres, sans renommée, se démènent chaque jour pour donner la plus belle image de ces deux confréries. Le monde rural est en détresse, les jeunes désespérés s’embarquent frauduleusement, au péril de leur vie, dans des pirogues dangereuses et déshonorantes. Leur misère mériterait d’être portée par un guide religieux.
Le populisme et le fascisme ont toujours exploité la religion. Lorsqu’ils ont échoué à instrumentaliser les chefs des églises, ils ont recruté parmi les religieux périphériques. Car dans toutes les «églises» (au sens premier du terme), il y a des périphériques, des frustrés, des puritains de surface, qui veulent à la fois la place du saint et celle du roi. Dans son livre Le livre du dedans (Fihi-Mâ-Fihi), Djalâl ad-Dîn Rûmî dit que quand le savant va vers le chef (roi), c’est en réalité le chef qui va vers le savant puisqu’il a besoin de sa science. Je pense modestement que c’est peut-être valable pour les vrais soufis : ce qui se passe sous nos yeux est plutôt une aliénation de sa science et de son statut au prince par le savant lui-même.




