
Bon, un congrès ordinaire d’un parti ordinaire — même s’il s’agissait de la formation qui gouvernait le Sénégal depuis 1960 —, rien de bien croustillant, me diras-tu, jarbaat.
Te connaissant, tu dois même te demander : « Mais alors, Tonsse, pourquoi nous en parler ? » Eh bien, parce que, pour la première fois depuis bien longtemps, Jean Collin n’y participait pas !
Lui, mon petit, c’était un demi-dieu multiplié par deux ! Si ton directeur te voyait saluer Jean Collin avec le sourire, tu venais de gagner l’immunité administrative : tu pouvais désormais faire ce que tu voulais, ton patron n’oserait plus te dire grand-chose !
Petite anecdote. Alors que je trimais encore dans la presse, je partis «couvrir» une réunion entre le gouvernement et les bailleurs de fonds. Dans la salle de conférences du neuvième étage du Building administratif, bailleurs et hauts fonctionnaires étaient installés autour de la table. Le ministre entra. Tout le monde se leva. Mais lui resta près de la porte et demanda où était sa place. On lui indiqua, évidemment, le fauteuil réservé au président de séance.
Il répondit : « C’est le siège du ministre d’État Jean Collin. Je me sens trop petit pour m’y asseoir. Laissez-moi me mettre là. » Et il prit modestement place à un autre endroit de la table. Évidemment, il savait parfaitement que ses propos seraient rapportés à Jean Collin !
Tu as maintenant une petite idée de la perception que l’on avait du personnage. Jean Collin fut aussi, sans doute, l’un des plus gros travailleurs que l’administration sénégalaise ait jamais connus. Partisan du « non » au référendum de 1958 (ce qui lui valut son remplacement par Roland Colin auprès de Mamadou Dia), il était parfois qualifié de « crypto-communiste » par ses adversaires — lesquels pouvaient, dans le même temps, le présenter comme un « gouverneur colonial ».
Mais alors, pourquoi n’était-il pas au douzième congrès ? Parce que celui que l’on croyait indéboulonnable — maître supposé de tous les renseignements, craint en permanence, adulé quand il était présent et honni dès qu’il tournait le dos — avait été congédié par Abdou Diouf.
Jean Collin, ministre d’État et secrétaire général de la présidence de la République, avait quitté le gouvernement à la surprise générale et quelques semaines plus tard, il perdait également ses responsabilités au Parti socialiste. Abdou Diouf lui-même écrira : « Le fait le plus important de l’année 1990 fut ma séparation avec Jean Collin. Personne ne pouvait l’imaginer, après le long compagnonnage que j’avais eu avec cet homme. » C’était donc le 27 mars 1990. Et l’océan Atlantique ne se déchaîna point !
Évidemment, nombre d’amis et d’admirateurs de Jean Collin moururent politiquement à la seconde… avant de ressusciter, quelques minutes plus tard, en opposants historiques et irréductibles au même Jean Collin ! Aujourd’hui encore, selon le bord où l’on se trouve, Ousmane Sonko ou Diomaye Diakhar Faye peut devenir tour à tour le patriote absolu ou le plus grand anti-patriote de l’histoire nationale. D’une certaine manière, tout se répète.
Mais revenons au congrès. Limoger Jean Collin, soit ! Mais comment reprendre en main le parti que Collin avait jusque-là tenu d’une main de fer? La préparation du congrès fut extrêmement houleuse, parfois même violente, avec l’irruption des « rénovateurs » et des affrontements lors du renouvellement de certaines structures de base.
À quelques semaines des assises, le Bureau exécutif dut ainsi condamner les violences constatées dans plusieurs coordinations, notamment la septième coordination de Dakar, et réclamer que toute la lumière soit faite sur leurs auteurs et leurs commanditaires.
Devant cette situation explosive, le Ndiambour-Ndiambour, réélu secrétaire général du PS dès l’ouverture du congrès, eut — en s’inspirant de je ne sais qui — une idée géniale : mettre en place un Bureau politique de trente membres, mais sans aucune hiérarchie entre eux ! Pas de numéro deux officiel. Pas de numéro trois. Pas de dauphin statutaire.
Une logique que l’on retrouvera, au sein de l’APR de Macky Sall du début. Ainsi, même en cas de transhumance fracassants, aucun journal ne pourrait titrer : «Le numéro deux quitte le parti!»
Reprenant en main un parti qu’il avait jusque-là largement laissé à Jean Collin, Abdou Diouf renforça la place des jeunes et des femmes, tout en accordant aux anciens « barons » une place particulière de « sages » dans le parti.
Avec le recul, on peut aussi voir dans cette réorganisation le commencement d’une opération de succession.
Le passage de relais sera consacré en mars 1996, lors de ce qui est malheureusement resté dans les mémoires comme le fameux « congrès sans débat ». Ousmane Tanor Dieng y fut installé comme Premier secrétaire du Parti socialiste.
« Congrès sans débat » : c’était le grand titre de Walfadjri, concocté par mes amis Tidiane Kassé et/ou Abdourahmane Camara. Bien des années plus tard, j’ai dû présenter indirectement mes excuses à Tanor. Car le papier que j’avais moi-même écrit commençait pourtant ainsi : « Le Parti socialiste vient d’achever un congrès sans débat, car le débat a eu lieu pendant toute cette dernière année. » Autrement dit, le titre avait fini par effacer la nuance contenue dans le texte.
Michel Rocard connaîtra un destin comparable avec sa célèbre formule : «La France ne peut accueillir toute la misère du monde. » Point final, dans la mémoire collective. Alors que, dans sa tribune publiée par @lemondefr le 24 août 1996, la phrase se poursuivait après une virgule : « mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part. »
Enfin, puisque l’on parle beaucoup de l’ONU ces temps-ci, signalons qu’à la clôture de ce douzième congrès, Abdou Diouf déclara qu’il n’était pas candidat à la succession de Javier Pérez de Cuéllar au poste de secrétaire général de l’Organisation des Nations unies.
Les suites de ce congrès furent déterminantes pour le Parti socialiste et, au-delà, pour toute la vie politique sénégalaise.



