L’or au goût de sang et de poussière

À Saraya, la quête du métal précieux vire au cauchemar. En seulement trois semaines, plus d’une quinzaine d’orpailleurs ont péri, ensevelis dans les entrailles de Kharakhéna et Gamba-Gamba. Entre galeries de fortune transformées en tombeaux et détresse sociale, notre correspondant à Kédougou a plongé dans cet univers où l’espoir de fortune se fracasse contre une terre instable.

À notre départ de Kédougou, aux environs de 11 heures, mardi dernier, la moto fend l’air, avalant les kilomètres de l’axe Kédougou-Saraya-Kharakhéna, nouvellement revêtu et situé sur le corridor Dakar-Bamako. L’approche des villages aurifères est marquée par une succession de paysages transformés : orpailleurs traitant le minerai d’or aux abords des routes, galeries béantes à travers les sites, tas de terre rougeâtre sortie des entrailles de la terre et habitats rudimentaires, désorganisés, témoins d’une affluence populaire à la quête du métal précieux. Dans ces endroits perdus aux règles de vie propres, particulières, c’est la ruée des fils du terroir, du pays et des étrangers de diverses nationalités de la sous-région.

À Kharakhéna, les galeries s’enfoncent dans le sol avec une densité inquiétante. Chaque puits, souvent creusé sans plan ni supervision, devient un piège mortel. Le bois de soutènement pourrit rapidement, le gaz s’accumule, et les ventilations sont quasi inexistantes. Les éboulements sont fréquents et meurtriers.

Mamadou Diakhaby, président du Gie « Sécurité Tomboulman », nous reçoit chez lui, dans l’enceinte de son vaste hangar humide sous un soleil de plomb. Il ne mâche pas ses mots sur la situation des orpailleurs. « Depuis 2014, cela ne va plus. L’État a arrêté l’activité pour réorganiser, mais depuis ce jour, les orpailleurs ne sont plus respectés. On nous menace, nous chasse, nous criminalise », fustige cet ancien orpailleur et acteur historique du secteur.

Selon lui, la réorganisation engagée par l’État a marginalisé les acteurs locaux. Les « Tomboulmans », chargés autrefois de la sécurité sur les sites, ont été dépossédés de leur rôle, remplacés par une présence sécuritaire vécue aujourd’hui comme hostile. « Si la gendarmerie écrit contre toi, tu n’as plus de défense. Quand tu arrives devant la justice, on ne t’écoute pas », dénonce-t-il.

Mais, au centre des tensions, figure la société minière Afrigold, installée dans la zone depuis 2013, d’après les témoignages. Mamadou Diakhaby raconte avoir lui-même participé aux premières délimitations entre la société et les orpailleurs artisanaux. « C’est moi qui ai guidé Africa Gold sur le terrain. Il y avait un couloir clair entre nous. Mais, petit à petit, les zones qui appartenaient aux orpailleurs ont commencé à les intéresser », accuse-t-il.

La situation s’est compliquée lorsque des superficies ont été attribuées à la société minière Afrigold. Il s’agit des fameux 27 hectares qui empiètent sur les sites historiquement exploités par les populations locales. Frustrées, les populations qui soupçonnent certains chefs de village et des autorités locales d’être soudoyés n’hésitent pas à se rebiffer.

Mais, au-delà du conflit foncier, le drame est humain. Les chiffres donnent le vertige. En moins de trois mois, 17 morts recensés dans des éboulements, tous sur des sites liés, directement ou indirectement, à Afrigold.

Des galeries mortelles

À six kilomètres de l’effervescence de Kharakhéna, la terre est balafrée de galeries béantes qui plongent dans les entrailles du sol. C’est ici, une fois la nuit tombée et les forces de sécurité retirées, que les orpailleurs s’engouffrent dans les profondeurs pour braver le destin à la lueur de leurs lampes. Mais les éboulements surviennent dans les anciens sites abandonnés, explique Alioune Badara Ndiaye, orpailleur établi à Kharakhéna et président d’un Gie. « Quand un puits reste fermé plusieurs jours, le bois pourrit, le gaz s’accumule. Si la galerie n’est pas ventilée, c’est la mort assurée », confie-t-il.

Selon Alioune, les principales causes des décès sont les éboulements, les électrocutions, le gaz toxique. « Avant, on balisait, on ventilait, on contrôlait. Aujourd’hui, tout est anarchique », déplore-t-il.

Saïba Cissokho, porte-parole des orpailleurs de Saraya, ne cache plus son amertume. Il affirme que le contraste est brutal. Cet ancien agent administratif, arrivé sur les sites en 2016, se souvient d’une époque où l’anarchie n’avait pas sa place. « C’était une organisation communautaire d’une rigueur chirurgicale », martèle-t-il.

Il décrit alors une véritable hiérarchie sociale : le « diouratigui » régnait sur le site, secondé par les « tomboulmans » pour la sécurité, tandis que chaque puits fonctionnait comme une Pme avec son financier et son « balandouna », garant de la solidité des parois. Selon lui, ce système limitait drastiquement les accidents. « En dix ans, à Kharakhéna, on n’avait pas enregistré autant de morts. Aujourd’hui, on dépasse 17 décès en quelques semaines. Cela veut tout dire », confie Saïba.

Un mois plutôt, Mamadou Diakhaby a recensé sept morts dont six sur un site et un autre à l’hôpital. « Ensuite, on a enregistré six autres morts et deux autres hospitalisés. Tout le monde le sait, les morts s’accumulent depuis un certain temps », fulmine-t-il. Pour lui, ces accidents ne sont pas une fatalité, mais la conséquence d’un système désorganisé où l’accès clandestin aux sites, parfois contre paiement, expose les travailleurs, souvent étrangers, à des galeries non sécurisées.

Modou Samb, vice-président de l’Association des orpailleurs de Kharakhéna, fait le même constat, déclarant que le manque de couloirs légaux et productifs pousse à l’illégalité. « Quelqu’un ne peut pas vivre sans travailler. Quand l’État ne donne pas de couloirs sûrs, les gens vont ailleurs, parfois au péril de leur vie », explique-t-il.

Modou Samb rappelle qu’avant 2014, l’orpaillage faisait vivre des milliers de familles, finançait l’éducation, la santé et l’habitat. « Regardez les villages autour de Kédougou. Sur 50 maisons, plus de la moitié ont été construites grâce à l’orpaillage », insiste-t-il.

Son plaidoyer va plus loin. Modou Samb milite pour la création d’une banque minière pour faciliter l’accès au financement, la délivrance de permis semi-mécaniques pour assurer une meilleure redistribution des revenus à l’échelle nationale.

À Kharakhéna, l’or se fait rare pour celles qui en vivaient. Dans cette zone autrefois foisonnante d’activités artisanales, les femmes orpailleuses disent manquer cruellement d’espace pour travailler. Les sites qu’elles exploitaient ont été détruits ou intégrés dans le périmètre concédé à la société minière Afrigold, réduisant considérablement leurs marges de manoeuvre.

Établie à Kharakhéna depuis plus d’une décennie, Ouleymata Samaké fait partie de ces femmes dont le quotidien est désormais rythmé par l’angoisse du lendemain. Orpailleuse depuis 2013, elle explique que l’activité minière artisanale constituait le principal moyen de subsistance pour de nombreuses familles. Les femmes, dit-elle, y jouaient un rôle central.

Abandon, colère

« Elles travaillaient sur les sites, soutenaient leur époux et prenaient en charge les besoins essentiels de leurs enfants », dit-elle.

Aujourd’hui, le filon de l’espoir se tarit. À chaque coup de pioche, les orpailleuses se heurtent à la même fin de non-recevoir : la terre appartient désormais à Afrigold. Pour ces femmes, chaque tentative de gagner leur vie se fracasse contre les limites invisibles, mais infranchissables, du périmètre concédé à la multinationale. Une situation qui, selon elles, les prive de toute source de revenus.

Ouleymata Samaké insiste sur les conséquences sociales d’une telle précarité. « Sans activité génératrice de revenus, les familles peinent à subvenir à leurs besoins, exposant davantage les enfants aux risques de la délinquance et à diverses tentations », alerte-t-elle.

Face à cette situation, les femmes réclament un accompagnement des autorités. Elles demandent que des couloirs d’orpaillage leur soient attribués pour leur permettre de travailler légalement et en sécurité. Elles rappellent qu’elles sont des citoyennes sénégalaises et estiment avoir droit à une reconnaissance de leur activité longtemps tolérée.

Outre la perte de revenus, les conditions d’intervention des forces de l’ordre cristallisent les tensions. Plusieurs orpailleuses dénoncent des opérations de déguerpissement sur les sites qu’elles occupaient, la destruction ou la saisie de leur matériel de travail, aggravant leur vulnérabilité économique.

L’impasse est aussi financière. Certaines orpailleuses, qui s’étaient endettées auprès des banques pour moderniser leur matériel, se retrouvent désormais dans l’impossibilité d’honorer leurs échéances. Privées de leur outil de travail par les restrictions de zone, elles font face au spectre du surendettement.

Diankin Danfakha, orpailleuse à Kharakhéna, décrit un climat de lassitude généralisée. Selon elle, les femmes et les jeunes sont constamment pourchassés dès qu’un filon est découvert, souvent au motif qu’il se situerait dans le périmètre minier concédé. Elle affirme que ces interventions s’accompagnent parfois de violences physiques, renforçant le sentiment d’injustice et d’abandon.

« Les étrangers sont mieux servis pendant que les communautés locales s’enfoncent dans la précarité. Les gens se sentent abandonnés, trahis. Certains ont dit devant des députés en visite dans la région qu’ils ne se sentent plus considérés comme des Sénégalais », déclare Saïba Cissokho.

Dans ce contexte tendu, plusieurs voix d’orpailleurs s’élèvent pour interpeller les plus hautes autorités de l’État. Elles appellent le chef de l’État à s’intéresser à la situation de Kharakhéna, afin de trouver une solution durable qui concilie exploitation industrielle et survie des communautés locales.

À Kharakhéna et Gamba-Gamba, l’or est un mirage meurtrier. Pourtant, derrière le drame, une forte volonté s’exprime ; celle de sortir de l’ombre. Les orpailleurs ne réclament pas l’anarchie, mais un cadre. « Nous sommes prêts à verser jusqu’à 10 % d’impôts. Ce que nous voulons, c’est travailler dignement sur notre propre terre », martèle Saïba Cissokho.

Pour lui, le silence de l’État est complice. En verrouillant les accès légaux, les autorités jettent mécaniquement les mineurs dans la gueule des sites clandestins. « On pousse les gens vers la mort, puis on compte les cadavres », lâche-t-il avec amertume.

Alioune Badara Ndiaye abonde dans ce sens, affirmant que la clé réside dans la formalisation. Sa proposition est concrète : délimiter des couloirs de 50 hectares où l’organisation et la sécurité seraient la règle. « Pourquoi le Mali serait-il le seul hub de l’or dans la région ? », s’interroge-t-il.

Malgré le sentiment d’abandon, le patriotisme reste intact. Ces hommes n’attendent qu’un signe de l’État pour transformer cette tragédie en levier de développement national.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *